Evoquer l’histoire du Tour de France féminin illustre bien le parcours tortueux, difficile, digne d’un col hors catégorie, qu’a connu le cyclisme féminin sur route avant qu’on lui accorde crédibilité, reconnaissance et médiatisation. Parmi les sports individuels, c’est un de ceux qui part de vraiment loin. A l’opposé total du ski alpin par exemple, dont les courses équivalaient celles des hommes et dont les championnes faisaient les grands titres des journaux dans les années 50.
Un premier Tour de France en 1955
Au début de ces années 50, nait l’idée d’un Tour de France réservé aux femmes et en 1955, elle se concrétise : cinq étapes, 400km au total, quarante femmes au départ et une victoire pour la Britannique Millie Robinson. Les commentaires parlent de « nouvelle conquête féminine et d’un petit tour qui deviendra grand », mais sont empreints de misogynie en évoquant les massages qui « dans ce cas ne sont plus une simple question d’esthétique ». Très vite, on apprend que l’expérience ne sera pas renouvelée. Dans « L’Equipe », on peut lire que « Le bon sens a triomphé », ou encore que les coureuses « devront se contenter du cyclotourisme, qui correspond beaucoup plus à leurs possibilités musculaires ». De son côté, l’UCI ouvre le championnat du monde sur route aux femmes en 1958.
En 1984, la Société du Tour de France décide de lancer un Tour féminin. 36 coureuses sont au départ d’une course qui se déroule en même temps que le Tour masculin, mais sur des distances beaucoup plus courtes. En 1985, le nombre de concurrentes a doublé et, surtout, les deux vedettes du cyclisme féminin de l’époque, l’Italienne Maria Canins et la Française Jeannie Longo, sont au départ. La première domine la seconde en 1985 et 1986, mais la hiérarchie s’inverse lors des trois éditions suivantes. Jeannie Longo s’installe alors comme la figure de proue du cyclisme féminin. Malgré la nette domination de la Grenobloise, la Société du Tour décide d’arrêter le Tour féminin après l’édition 1989 en raison du manque de soutien financier.
Les propos machistes de Laurent Fignon et Marc Madiot
Grâce au Tour féminin, les femmes ont trouvé enfin une place médiatique, mais le milieu cycliste restait terriblement machiste. En témoignent les remarques de Laurent Fignon et Marc Madiot à l’encontre de Jeannie Longo et de l’ensemble du cyclisme féminin. En 1986, dans l’émission « A chacun son Tour » de Jacques Chancel, Laurent Fignon dit, en présence de Jeannie Longo, qu’il n’est pas intéressé par le cyclisme féminin car il ne le trouve pas esthétique. Un an plus tard, sur le plateau de la même émission, Madiot, très acerbe, lâche qu’il est « contre le cyclisme féminin car ce sport doit avoir un côté esthétique ». Puis, regardant Jeannie Longo, « Vous, vous êtes moches, désolé ».
1984, c’est aussi la première fois que le cyclisme féminin fait son apparition aux Jeux olympiques. Alors que les hommes ont leur place au JO dès 1896, les femmes doivent attendre 88 ans et les Jeux de Los Angeles pour jouer des médailles. La première championne olympique s’appelle Connie Carpenter-Phinney, qui est devenue, par ailleurs, la belle-mère de Katarzyna Niewiadona-Phinney.
Le Tour de France féminin s’est donc arrêté en 1989 et les épreuves censées le remplacer n’ont guère eu d’impact médiatique. Néanmoins, dans le sillage de Jeannie Longo, certaines femmes se sont fait une place, à commencer par la Neerlandaise Leotien Van Moorsel, double championne du monde et triple championne olympique (contre-la-montre et course en ligne). Ce sera le début d’une lignée de championnes venues des Pays-Bas et qui, aujourd’hui encore, est loin de se tarir.
Même si des championnes plus médiatiques sont apparues, si des courses prestigieuses se sont ouvertes aux femmes, le Giro en 1988, certaines classiques dès les années 2000, le cyclisme féminin a longtemps peiné à faire vivre ses athlètes. Marion Rousse, la directrice du Tour de France et consultante pour France Télévisions, rappelle volontiers que lorsqu’elle est sortie championne de France sur route en 2012, elle ne gagnait pas suffisamment pour être professionnelle à 100% et elle était loin d’être la seule dans son cas.
Aujourd’hui, c’est un calendrier complet qui s’offre aux femmes avec les mêmes grandes classiques que les hommes et des Tours nationaux. Mais que le chemin a été long pour qu’elles trouvent enfin une place digne dans le monde du cyclisme sur route.

